Une perspective pour la photographie contemporaine

En 1987, le photographe italien Luigi Ghirri écrivait :

«La photographie devient (…) pour moi et pour d’autres le langage pour découvrir, connaître, représenter, comprendre le réel en dehors des obsessions esthético-formelles qui pourraient nous paralyser, car aucun univers est à cacher ou à refouler. Ce n’était pas le changement de décor, le simple geste de déplacer l’attention d’une réalité à une autre, d’une manière de construire l’image à une autre, mais aussi le signe de la continuité avec d’autres expériences que la photographie, le cinéma de De Sica, Rossellini, Fellini, Antonioni. Eux aussi, ils oublient les sentiers de la campagne toscane, les ruelles de Venise, les pierres millénaires de l’Appia antique, et ils nous parlent des gazomètres derrière le Forum romain, des stations-service le long des routes de campagne, des affiches publicitaires dans les banlieues. Ce n’étaient pas tant des mutations du paysage, que des changements du mode de vie. Je trouvais que dans la photographie américaine il était question des mêmes choses. Il m’est difficile de dire lequel, de ces deux moments, m’a touché davantage ; l’analogie était profonde, l’intention et l’inspiration pareilles : comprendre, transcrire, raconter notre horizon visible, parler de l’existant. Paradoxalement, la photographie américaine, pas moins que Le désert rouge d’Antonioni ou La route de Fellini, nous invite à relèver le défi de la contemporaneité et du présent, elle nous apprend à construire notre identité qui est à la fois à l’intérieur et à l’extérieur de nous, une synthèse singulière entre monde externe et monde interne. Dans cet état de nécessité de l’image il me semblait retrouver aussi des valeurs éthiques, un projet qui ne concernait pas seulement la représentation, mais aussi l’existence». (Luigi Ghirri, L’obiettivo della visione, 1987 ; je souligne)

Luigi Ghirri était non seulement un grand photographe, mais aussi un fin analyste de la société contemporaine et, d’une certaine manière, un visionnaire.
Au-delà d’un hommage à la photographie américaine et au cinéma néo-réaliste italien – deux univers visuels qui ont nourri profondément son oeuvre – on peut lire dans ce texte les lignes d’une éthique pour la photographie contemporaine : une position à laquelle devraient s’inspirer à mon avis les photographes d’aujourd’hui, quels qu’ils soient leurs choix esthético-formels, et qui se caractérise avant tout par l’idée de la photographie comme langage pour «découvrir, connaître, représenter, comprendre la réalité».
Un deuxième point qui caractérise la proposition de Ghirri est la révendication d’une ouverture à d’autres expériences artistiques «différentes de la photographie». Le cinéma, mais aussi – pourquoi pas? – la littérature, la musique, la bande dessinée… Pour réaliser la fécondité de ces apports, il suffit de penser entre autres à l’oeuvre d’un photographe comme Bernard Plossu, qui admet volontiers l’importance essentielle qu’ont eu dans sa formation la littérature de la Beat Generation, le cinéma de la Nouvelle Vague et l’univers visuel de la BD.
L’ouverture au présent
constitue le troisième volet de la proposition de Ghirri. Il s’agit, pour le dire avec ses mots, de «relever le défi de la contemporaneité et du présent», d’abandonner une attitude nostalgique ou rivée au passé pour observer et transcrire les «changements du mode de vie». Une telle démarche a déjà donné ses fruits dans un certain nombre de pays (dont la France et, bien qu’en moindre mesure, l’Italie) où la photographie fait partie depuis plusieurs décennies du patrimoine artistique national. Dans d’autres pays, où la reconnaissance de l’importance de la photographie à la fois comme outil de documentation sociale et comme objet artistique n’est pas encore complètement acquise, elle commence à frayer son chemin.
Il ne s’agit pas d’établir un manifeste (ce qui serait contraire, d’ailleurs, à l’esprit de Ghirri), mais d’indiquer une voie possible. Pour ceux qui veulent la suivre il n’y a pas des règles à observer, mais l’étendue inépuisable du visible qui attend d’être explorée. À vos imaginations et à vos appareils, alors!

Marco Barbon

 

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